Les printemps après toi

6 novembre 2017 Comments Off


La Vie Secrète, elle est finie depuis longtemps. Depuis le jour où je suis morte avec toi, le mardi 28 février 2017, aux environs de dix-sept heures, lorsque tu t'éteignais doucement contre ma peau. Tes petits cheveux étaient collants et ta peau était douce. Tu sentais la menthe légère et fraiche, et tes petites mains étaient posées contre mon sein. Je sentais bien que tu respirais moins. La machine qui affichait les battements de ton coeur ne bipait plus, le chiffre descendait doucement mais inexorablement. Au début, j'avais l'espoir qu'il se maintienne et qu'un miracle te fasse de nouveau ouvrir les yeux. Mais il n'en fut rien. C'est le pédiatre qui t'a baptisé, tu es allé rejoindre ceux qui t'attendaient en haut et tu as laissé ici ceux qui t'aimaient. Celle qui t'aime plus que n'importe qui. L'eau a ruisselé sur ton petit front plissé. Tu n'es pas parti dans le noir, tu es parti dans la lumière. J'attends depuis ce jour, le moment où à mon tour je fermerai les yeux sur l'éternité. Car je les rouvrirai avec toi. 

Et jusqu'à ce jour béni où nous seront enfin ensemble, Théophile, pas un jour je ne cesserai de t'espérer là haut, et de te regretter ici. Nos saisons ne seront plus les mêmes. Nos printemps, ce fameux printemps que j'attendais de passer avec toi. Il n'est jamais venu. Le soleil est venu, les oiseaux, les feuilles et les fleurs. Mais ce printemps là, il n'est jamais venu.

Théophile

21 août 2017 Comments Off

Ma vie pour la tienne.
J'aurais donné ma vie pour la tienne.
Tu es ma plus belle rencontre.
Nombres de fois j'ai souhaité te rejoindre.
Je t'aime plus que ma vie Théophile, tu restes mon premier enfant.

La vie secrète est finie.
A croire que tout ce que j'ai pu écrire me conduisait inexorablement jusque ici, au crépuscule de cette vie là.

Je suis morte avec toi Théophile.
Cette fille là, cette mère, elle est morte. Quand le cœur de son enfant a rendu son dernier battement, elle est morte avec lui.

La vie secrète est finie. Une autre doit débuter comme n'importe quelle autre vie, dans la douleur et l'incompréhension.

Je n'écrirai plus ici.

La neige et le silence

3 janvier 2017 Comments Off






La neige a recouvert le jardin, le carrelage couleur glacier luit dans le petit matin, toute la maison est patinée par l'aube. Je me réveille comme toutes les nuits, plusieurs fois, c'est peut être pour que mon corps finisse par s'habituer à ne bientôt plus s'occuper que de toi.

Plus que vivante

20 décembre 2016 Comments Off



En décembre, c'est l'alternance nuit jour, bouche fermée, yeux ouverts, sapins couverts d'oiseaux décharnés qui attendent le printemps, arbres dénudés dans le brouillard. On attend Noël et ses grandes retrouvailles annuelles avec les papiers dorés, les bougies les chants les veillées. Tu bouges doucement dans mon ventre et je découvre notre cohabitation avec angoisse et émerveillement. 
 
Je ne vais pas te dire que la vie sera facile, mais dans ton sang coule une histoire fantastique. Je ne vais pas te dire que tes parents sont des gens biens, mais je peux te dire que tes ancêtres étaient assez audacieux pour tout quitter, assez courageux pour rester debout, assez chanceux pour aimer longtemps, envers et contre tout.  Le monde se délite doucement et je découvre que porter dans la vie c'est jusque là surtout prier pour que tu ne connaisses pas que la terreur filmée sur toutes les télévisions du monde. 

Je ne dirai pas qu'il ne faudra pas se battre pour simplement respirer. Je ne dirai pas que tu n'auras jamais faim, jamais froid. Plus les années passent et plus l'hiver à l'air d'être là depuis déjà longtemps sur ce monde pseudo civilisé, si peu humanisé. En attendant la plupart d'entre nous semble croire que notre existence derrière les murs, les frontières, la mer, sera toujours protégée. Est-ce normal de ne plus avoir la foi autant qu'avant ? Plus tu grandis en moi plus je réalise déjà que je n'ai aucune garanties sur la Vie. Plus tu grandis en moi plus je réalise que la seule voie possible sera bien plus cruelle que ce que j'avais imaginé, que je vais te donner beaucoup, tout comme moi j'ai pris, que je vais endurer beaucoup, tout comme moi j'ai fait souffrir, que je vais aimer au delà de ce que j'aurai pu un jour imaginer, tout comme on m'a aimé. 

En attendant le ciel est pâle, et le printemps est loin. Tu arriveras comme une petite hirondelle, venue d'une contrée lointaine. Le voyage n'est finalement pas bien long pour si finement créer la vie. Tu sais on te dit toujours que c'est une période magique, mais je ne savais pas que c'était aussi étonnant. Je pensais qu'être mère c'était être faible et dépendant, et je n'avais rien compris. J'ai plus besoin de toutes mes forces et toutes mes ressources pour te construire, et me construire nouvelle, pour préparer ta venue comme mon petit Avent personnel. Je te réalise à peine, je tremble déjà rien qu'à l'idée qu'il puisse t'arriver quelque chose de mal, j'apprends la douloureuse, doucement. Doucement comprendre qu'aimer c'est tout donner et se donner avec. Doucement comprendre qu'il va falloir faire avec ce mélange d'angoisse intense et de joie incommensurable. Doucement me redécouvrir plus que vivante.

Le voyage

25 octobre 2016 Comments Off

Wezembeek-oppem, quatre degrés



Voilà un beau navire de nos deux peaux, de nos deux coeurs, de nos âmes. Je sens ton corps se mouvoir dans la caravelle douce de ma matrice.
Tu es en route pour de beaux horizons, tu sais.
Chaque jour je regarde étonnée ce ventre se gonfler comme une grand voile
Sur l'océan de tous les jours qui passent, je t'accompagne et t'accompagnerai
Toujours désormais je serai pour toi le Nord de tes premières heures, la boussole de tes premiers jours, le bon vent de tes premières années.

Tambour battant

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Woluwe Saint Pierre, dix degrés


Dix degrés comme dix semaines qui ont déjà passé. Des semaines comme aucune autres. 

J'ai d'abord vécu dans la peur panique que tout recommence alors on a valsé entre les services d'urgence, les internes qui fouillent mon ventre comme une chasse au trésor, les échographies de cette petite tâche noire informe, de ce minuscule point blanc au milieu qui concentre tout d'un coup tous nos efforts, toute notre attention, toutes nos appréhension. Chaque jour me rapproche d'une forme de délivrance, mais je n'arrive pas encore à cerner laquelle. Je compte simplement les heures, les jours, les semaines, avant le cap du premier du trimestre. 

Dix semaines et mon ventre s’arrondit déjà. J'ai entendu un nouveau cœur pour la première fois. Allongée à l’hôpital Brugmann de Jette, tremblante pendant que l'échographe polonaise tripote son écran en pestant contre le manque de moyen de l'établissement. Je lui dit que j'ai un peu peur d'une mauvaise nouvelle, beaucoup même, je parle sans cesse comme pour exorcisé mon angoisse, mes doigts crispés sur la table. Vous comprenez, j'ai déjà vécu ça une fois et..  les yeux rivés sur son écran la polonaise me dit chut

Chut. Ne dis plus rien.
Ecoute la vie. 
Boum boum boum boum boum boum boum
Le tambour de cette vie qui commence. 

Cette vie qui deviendra une personne. Qui deviendra ce quelque chose de fou, de magique, d'unique. Ce cœur qui bat à l'intérieur de moi, déjà. Les larmes roulent sur mes joues et tu vois je suis incapable de dire autre chose que wouaah c'est génial, c'est génial. C'est génial. A la loterie de l'existence, on nous a épargné souffrance de l'attente interminable que vivent tant de gens. 

Cette fois tu es là. Tu me rends malade nuit et jours, je n'ai jamais eu aussi peu d'énergie de toute ma vie, mais tu es ici. Je te sens sous mon ventre, sous mes doigts. Il pleut, je sors de l'unité E et je danse dans ma tête.  Je t'abrite. Tu n'as rien à craindre, je serai toujours avec toi. 


Le pouvoir du soleil

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Capo Perla, vingt-huit degrés


Nous avons fait les valises pour reprendre un nouvel air en Italie. Nous voilà sous le soleil éclatant de l'île d'Elbe, nous voilà dans l'infinie liberté de l'eau, des vagues contre la peau. Nous voilà sur cette terrasse éternelle à regarder l'horizon de toutes les couleurs. Septembre était sauvage et libre, un air de retrouvailles, on est partis quelques années en arrière, amoureux et fous de jeunesse, spritz aperol à la main, à nous aimer dans toutes les forêts.  En pèlerinage avec les arbres. En solitaire à deux, front contre tronc. 

Les plus belles vacances depuis des années, je disais. Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Mais c'est comme si de la tristesse des jours passés était ressortie cette envie de rire fort et d'embrasser chaque instant. Tu vois, le mois de septembre était beau et fort comme un jeune homme de dix-huit ans. 

Nous sommes rentrés d'une traite, milles deux cent kilomètres dans le silence habituel de la fin des vacances. Je ne parle pas parce que je sens quelque chose. Quelque chose de ce silence profond qui m'interpelle. Je n'en parle pas parce qu'on ne fait que peu de cas des pressentiments. On roule entre les montagnes de la Suisse, blocs de roches majestueuses. Ici aussi c'est le silence. 

Je veux te dire quelque chose. 
Depuis quelques matins quelque chose a changé. Le ciel est le même mais un silence s'est installé en moi. Alors pendant que tu roules, je l'écoute avec fébrilité. Le vente est lourd et mes mains tremblent. Ce quelque chose en moi. Je ne sais pas si je veux savoir. Est-ce un mirage de mon esprit engourdi par le soleil, est-ce que c'est ça ? Les paysages défilent à la fenêtre, prairies, pâturages, villages de pierre, chemins de traverse et puis cette autoroute, grande bande gris aux phares comme des étoiles filantes. Je ne sais plus si je veux arriver à destination, je préfère faire demi tour dans le sud là où on avait à nouveau vingt ans. La route est encore longue mais est-ce que la vérité fera mal ? Est-ce que ce bonheur là fera du bien.. On arrive à treize heures, j'ai dit qu'il me fallait absolument acheter une bouteille de shampoing. Tu es en haut à émerger de la conduite, encore sous le roulis glissant du véhicule. 

Je m'allonge contre toi, ton corps est chaud et doux. 
Il n'y a qu'une seule phrase à te dire mais je dois m'y prendre à quelques reprises. Parce que tu sais quoi
C'est de nouveau positif.

Un si joli tableau

26 août 2016 Comments Off

Tu es arrivé un matin du quinze août, maman trouvait que c'était déjà un bon signe de t'annoncer à nous le jour de la Sainte Vierge. Le soleil était haut dans le ciel, et les nuages moutonneux parsemaient l'horizon du jardin. C'était un beau petit déjeuner dehors un lundi férié, un jour ajouté au week-end comme si nous te fêtions déjà. Toi petit plus pâle au bout d'un bâtonnet de plastique bleu et blanc, si pâle qu'il m'a fallu te regarder longtemps avant de rire. Rire tellement c'était inattendu, tellement tu arrivais si vite, quand d'autres t'espèrent et de supplient. 

Nous avons déjeuner à la campagne entre les rires cristallins, le crépitement du barbecue, le tintement des verres, le petit bonheur de te savoir. Je croisais de temps à autre son regard et il était heureux de te partager avec moi, toi, notre petit amas de cellules communes, notre petit secret. Il a dit c'est drôle, tu as mon ADN en toi maintenant. C'est un miracle si commun, mais extraordinaire, tu vois. Moi je ne savais pas non plus que c'était si merveilleux, que c'était si magique. Tu réenchantais mon monde comme ça d'un coup. Tout à fait inattendu. Nous nous tenions la main en marchant et au creux de nos paumes il y avait toi, si minuscule, si mystérieux. 

Je t'ai imaginé. Tu sais j'ai lacéré mon ventre pendant de longues années, j'ai détesté la destiné de mon sein, je ne voulais rien porter, je ne voulais pas donner de vie particulière, je ne me voyais pas avec ce rôle là si cruel, d'abnégation continuelle, de souffrance. Heureuse celle qui a cru. Je n'y croyais pas du tout moi. Et puis de fil en mois, tu t'es dessiné, la mort tout autour de nous cette année, elle nous poussait finalement surtout à nous aimer. Ces attentats, ces images d'acier, de verre et de chair qui se brisent, l'aéroport qui explose, le métro, les cafés, la vie va vite tu vois, on s'embrasse et voilà qu'on est plus. Grand père est mort, des gens sont morts aussi en terrasse, devant le feu d'artifice, au concert, à la messe, on assassine de partout et ça m'a donné envie d'aimer encore plus fort, ça m'a donné envie de te créer. 

Je ne sais pas si tu es beau, mais je t'assure qu'on forme un très joli tableau. Je ne me suis jamais sentie si bien en étant malade tous les matins. Je ne L'ai jamais trouvé si beau qu'en portant quelque chose de Lui. J'ai trouvé tout le reste du monde bien moins intéressant que toi. J'ai adoré dormir, prendre mon bain, fixer ce corps tendu vers une vie, voilà c'est ça : je n'ai pas écrit, je n'ai pas besoin d'écrire, je n'ai pas besoin d'écrire la vie secrète, Elle est là. 

J'imaginais tes bourgeons de bras et de jambes, tes deux creux noirs qui deviendraient tes yeux, ton corps minuscule avec cet énorme cœur qui bat à peine, deux millimètres de bonheur et de peur. Un si joli tableau et ces sourires qui sont les nôtres. 

Il est trois heures du matin, et il y a du sang partout dans la salle de bain.
Tu as disparu si vite, je me dissous littéralement de peine sur le bord du lit. Tu es passé dans le siphon mais je t'ai observé pendant longtemps, petit blanc d’œuf aux crêtes jaunes. Tu ne ressembles à rien mais j'ai perdu mon bébé. Nous sommes recroquevillés Lui et moi, l'un dans l'autre. C'est la première fois que je le vois pleurer. La chambre jaune est vide. Le goutte à goutte du lavabo accompagne les sanglots.

Il fait une chaleur étouffante. 
Je t'ai imaginé tu sais, je t'aimais déjà tant.
Maintenant il n'y a que du sang noir qui sent mauvais, et mon ventre vacant. Dehors le soleil est écrasant. Au chant des oiseaux se mêlent les cris des enfants.

Inconnus

25 février 2016 Comments Off

Les étangs d'Ixelles sont plongés dans le soir.
Je sors de la voiture en claquant des dents.
Je me souviens d'un coup qu'ici, ici oui, devant ces maisons de maître art déco vides, les mains pendantes à chercher la rue de Vallée numéro vingt-quatre, ici,
je ne suis qu'une inconnue.

Une inconnue au manteau de laine froide, une inconnue avec qui tu dors et tu te lèves, une inconnue qui t'appelles et boit des bières avec toi, une inconnue qui vous fait la bise tous les matins et tous les soirs, une inconnue qui marche avec son GPS mental, une inconnue qui ne connait aucune rue, une inconnue qui ne connait pas votre langue de terre morne, une inconnue qui ne sait toujours pas prononcer votre nom, une inconnue dont personne ne connait ni l'école, ni la rue où elle a grandit, ni ses amis, ni son origine. Une inconnue à l'image de cette ville, brouillonne, donnée à tous les pays, une ville multi patride

J'étais assise chez la Soeur du patron devant toi, toi qui me voit comme cette inconnue, séduisante et floue, délicieusement anonyme. Peut-être que c'est plus facile d'imaginer un fantasme sans me connaître. Tes yeux ne regardent pas mon visage, tes yeux me fixent sans me regarder. On se retrouve dans ce restaurant comme auparavant quand il y avait les collègues, qu'on riait aux éclats et qu'on croyait vraiment que ça aller durer. C'était il y a pas si longtemps mais depuis, la moitié des restaurants de la rue a fermé, j'ai changé de garde robe, tu t'es reconverti. J'ai pris dix ans en trois mois. Comme quoi parfois on rêve de changer son existence et puis ça arrive d'un coup. D'un coup, mon visage s'est changé en tableau de mes émotions: deux sillons vers les lèvres, et puis la ride du lion. Tu vois je ne pensais pas qu'on vieillissait si vite, mais je me suis réveillée un matin et mes espoirs sont devenus différents : je fais bien moins confiance aux gens, puis j'aimerai prendre un chien, peut être même un enfant.

On boit notre vin rouge en racontant des inepties et plus les minutes passent plus je me languis de mon mari. Quand toi tu ne vois qu'une coquille vide à la paire de seins et au sourire enjôleur, lui a vu quelque chose d'autre. Peut-être parce que malgré tout, je ne m'étais pas cachée. Il a vu l'inconnue avec sa valise noire, l'enfant qui a débarqué sur le quai de la gare du Midi. Alors je te le dis, je te dis devant mon carpaccio tu vois, tu ne me connais absolument pas. J'ai débarqué sans mot dire dans une ville que je ne connaissais pas, sans connaître personne, et sans me connaître moi-même. Tu crois me comprendre mais tu ne sais pas combien la nuit peut être noire et l'hiver très long. Tu ne sais pas que mon hiver à duré des années. Parfois je me demande encore si quelqu'un d'autre le sais. Puis je me souviens de ces mots alignés quelque part dans le fond électronique, ces mots que j'ai littéralement saignés au fil des années. Mon hiver était si long tu sais, j'ai eu dix sept ans et puis la nuit est arrivée. Jusqu'à ce matin blanc où j'ai rencontré Marianne, un huit décembre. Elle a fait fleurir des hellébores là je m'étais coupée, elle a entouré de ses bras mes os, elle a recouvert mon corps comme un vêtement de chair, chaud et si solaire. Elle ne m'a jamais connue, elle ne m'a jamais comprise. Elle m'a sauvée, elle m'a fait rire, elle m'a montré comment vivre sans. Sans le regard des autres, sans le regard de la société, sans le poids du temps qui passe, sans penser à demain. On ne s'est jamais connues, on ne s'est jamais comprises. Mais je suis sortie de l'hiver, et dieu sait que l'hiver était long. Plus long que je ne te le dirai jamais.

K. dévore son pain avec les doigts. Je dérive en pensées, je marche le long de l'avenue Francis de Préssensé. Il me demande si je suis satisfaite à cent pour cent de ma vie, et je rigole en répondant que je me fous du cent pour cent, que j'ai gagné suffisamment de batailles pour ne pas avoir à me mettre d'objectifs. Que le plus important c'est la vie, et que fais comme tout le monde, j'essaie de vivre à cent pour cent, en priant pour que mes batteries ne montrent pas de signes de faiblesse. Je le regarde et me demande si parfois il pense à la mort, s'il pense au final tout court. Alors je pense à un soir où je criblais mon ventre de cicatrices, je pense à un autre soir de violence, je pense à mon corps anguleux sous les couvertures. Le froid, l'inextirpable douleur du matin qui se lève sans soulager rien. Je lui demande s'il a déjà eu à ce battre contre lui même, il comprends de travers, je soupire : tu sais la nuit peut parfois être longue, et je souris.

Je me languis de ton inaltérable délicatesse. De ton souffle qui remplit mes poumons, de comment tu m'apaises, de comment tu me fais vivre. Je t'aime, je n'ai pas d'admiration pour toi, j'ai un respect immense pour toute ta personne : je regarde ce sourire de petit garçon sur la photo, et je t'aime enfant, je t'aime homme. Je t'aime comme une amante, comme la mère que j'espère devenir, comme l'animal que tu prends entre tes mains, comme le brin d'herbe que tu effleures : tu me rends connue, découverte, nue. L'hiver était long mais dieu que l'été est beau. Avec ta peau de sel chaud, ton sourire. Le printemps était doux, languissant, mais dieu que l'été est puissant. Je sors du restaurant en ne regardant que le ciel, sans un regard en arrière. Comme le soleil m'inonde, comme jamais. Plus que jamais je veux vivre, revivre, survivre et donner vie. Je suis une inconnue pour tout le monde mais tu m'as portée dans tes bras, tu m'as apprivoisée, tu m'as aimé pour ce que je suis et non pour ce que j'espérais être. Peu m'importe d'être cette étrangère aux autres, quand je suis la plus belle de tes connaissances, quand tu es mon inconnu favori, quand je ne veux cesser d'apprendre à te comprendre, quand je ne veux cesser de t'endurer, toi, ma matière préférée, mon école de vie sans peur. 

Je m'endors dans tes bras, je n'ai plus de barricades, je n'ai plus de saisons, je ne suis plus acteur.


  

Un rêve

26 janvier 2016 Comments Off

Avenue Lloyd George, neuf degrés,



L'année deux mille quinze s'est achevée dans le brouillard. Le retour en France pour quelques jours de retour aux sources, retrouver la ligne de métro A direction Vaux-en-Velin, la Soie. On ne l'a pas beaucoup pris ce maudit métro, trop heureux d'essayer ma nouvelle Audi noire qui détonnait un peu dans l'allée des barres rue Francis de Pressensé, soixante-neuf cent Villeurbanne. Papa tourne autour de la voiture comme si c'était son cadeau de Noel, je voudrai bien te l'offrir tu sais. Je voudrais bien te donner tout ce que tu n'as jamais eu, je voudrais bien te rendre, papa, tout ce que j'ai réussi à avoir. Quelques semaines plus tard je serai un soir dans un bar avec Xavier, et je me souviendrai de son regard quand il a dit : toi tu vois, tu es le pur produit de la République. Si tu savais comme j'étais fière, papa, parce que c'est vrai. Toi, et moi, purs produit de cette République qui nous a tant donné, à toi un emploi que tu n'as pas lâché pendant des décennies. Des années à te lever à cinq heure, des années à enchainer les trois-huit, les nuits, les impôts à payer, les factures, les comptes à tenir. Tu me disais déjà que la vie était dure, que bosser ce n'était jamais facile. Que gagner son pain c'était à la sueur de son front, et que les crédits c'était mal. Les flemmards c'était mal. Le rêve, la contemplation, les espoirs, c'était quand même seulement pour les artistes, et ceux qui peuvent se le permettre. Je m'insurgeais à table parce que je voulais que tu aies tort. Et je sais que tu as tort parfois, parce que rêver c'est tout simplement vivre ailleurs que dans le présent, et que pour avancer il n'y a que ça. Toi aussi tu rêves avoue-le parfois. 

Tu rêvais que ta fille ai une vie meilleure, qu'elle soit aimée, je ne sais pas trop à quoi tu rêves pour toi, si tu te permets encore de rêver. Souvent je me dis que tu as trop peur du futur pour espérer, trop peur de vieillir, trop peur de mourir, que tu ne rêves plus que du passé. Alors, on est allés à Lyon, c'était Noël et on était plus heureux qu'on ne l'aurait jamais rêvé: tous les quatre sur la table ronde au milieu des meubles en merisier, du vieux chat Sacré de Birmanie qui gronde, du saumon fumé et de la dinde aux champignons. C'est tout bête la vie, ça passe vite et les plaisirs sont simples. Quand je te tenais tête avant dans la cuisine, je croyais que le bonheur résidait dans l'intensité, que les moments heureux seraient quand j'aurais changé de vie à l'autre bout du monde, quand j'exercerai un métier fabuleux. Je n'avais pas compris que le bonheur serait surtout dans le retour, dans vos bras, dans ce petit nid où petite perdrix miniature j'ai mis du temps à m'envoler. Dans nos rires, dans nos regards.

Je rêve toujours, tu vois. Je rêve que ce temps là ne s'arrête pas.


Une fois Ne plus

20 décembre 2015 Comments Off

Place du Grand-Sablon, peut-être 10 degrés.


Il y a quelques années tu te souviens nous déclamions en riant,
Nous deux filles d'immigrés, Hugo, Chateaubriand,
Deux petits rejetons de la République, deux sœurs
Chantaient la Marseillaise dans la ligne nonante-quatre,
La main sur le cœur et le cœur quelque part entre Leuven et Ath,

Je te disais que je deviendrai bien belge, pour devenir un peu consensuelle,
Pour une fois ne plus nous déchirer sur nos ternes présidentielles,
Pour une fois ne plus désirer convaincre mon voisin, mon frère, mon ennemi,
Pour une fois ne plus regretter ce que mes parents ont aimé, 
Charles-de-Gaulle, mille-neuf cent soixante huit, Mike Brandt et les yéyés

Moi je suis plutôt René Char, Jean Moulin et Cabu,
Tu vois je pensais que la France était révolue, dévolue au crépuscule,
Langue morte, astre éteint de toutes les idées,
Les Lumières, les arts et littérature, du passé,
Le Panthéon, un vieux temple du délire républicain,
Je pensais que le monde tournait maintenant sans nous et notre Marianne ramassée dans un coin,

Je te disais que je deviendrai bien Belge une fois pour me refaire une santé,
Parler néerlandais, aimer ses paysages de couleurs froides, ces brumes interminables,
Ses fermes carrés, cathédrales de brique mousseuse, terrils de charbon et de sable,
Je voulais me fondre dans leurs champs de blé, leurs cheveux jaunes,
Leur yeux de ciel endormi,

Mais ce soir j'ai oublié que je n'ai jamais aimé Paris,
Le verre à la main et la main sur le cœur,
Ce soir où s'éteignent cent vingt-neufs flammes de vie,
Ce soir où rien ne triomphe que l'horreur,
Je t'aime autant que moi, ma Patrie, 

Et dans cette nuit immense qui nous attend, 
Serons-nous à la hauteur de la fureur
Car le soleil se détourne désormais lentement de la Terre
Nos visages sont à moitié dans la nuit
Mains serrées, yeux clos, ne restent que nos prières dans le noir

Serons-nous à la hauteur de ta grandeur
Il est déjà si tard

Nous redeviendrons poussière

28 octobre 2015 Comments Off

Nous avons navigué à vue. Le soleil se levait doucement sur la Belgique, timide et impuissant. J'étais à l'arrière de la voiture, déjà pensive dans le matin. Aujourd'hui est un jour nouveau, je l'attendais tellement que mon seul objectif est d'être enfin dans cet avion. Oui, c'est parti. L'engin s'emballe mon cœur se comprime, tous mes vaisseaux sont en une fois serrés sous cellophane, je retiens ma respiration quand les roues se détachent du sol, les réacteurs vrombissent et nous voilà propulsés dans les nuages épais et gris. Beslema Bruxelles, direction Tunis. 

J'ai pris mon billet hier. En quelques semaines tout a changé tu vois je me languissais de l'action et me voilà virée en quelques secondes le dernier jour du mois d'août avec toute mon équipe sur le carreaux, nous voilà dans mon fond de jardins assises à pleurer et boire du vin; nous nous serrons les coudes, et comme dit Valérie, j'ai perdu des collègues mais j'ai gagné des amis. On se retrouve entre réalité, CV, indemnités, l'égo charcuté dans le bureau ressources inhumaines, les bras ballants. Et qu'est-ce qu'on fait maintenant. Le mois de septembre et sa dérentrée, je me sens décentrée mais heureuse.

 Heureuse parce que finalement c'est quand même toujours aussi bon, la liberté.

Elle n'aura pas duré longtemps. En deux trois mouvement nous voilà chacun recasés quelque part à dire bonjour à nos nouveaux collègues, à relever de nouveau ces fameux challenges. Pas même passés par la case chômage, ici la crise finalement, on ne la connait pas vraiment. Mais j'ai perdu ceux qui me faisaient rire tous les matins, j'ai perdu celui qui m'a connu débarquant de Lyon, flemmarde inexpérimentée, petite chose inadaptée sortie des bancs de l'université. Cette adolescence professionnelle, entre curiosité et manque de volonté, c'est fini, il va falloir faire sans. Je débarque dans l'open space aux deux cent vingts employés, après la holding familiale multi millionnaire bienvenue dans la multinationale immobilière. Ma moitié matérialiste est comblée. Quant à l'autre moitié, hésitante, sensible.. il faudra faire avec. Alors, avant de me jeter dans la gueule du loup, à la fois enthousiaste et terrorisée, j'ai décidé de partir. Partir loin de l'avenue Lloyd George et ses maisons de maitre soigneusement alignées.

Partir dans le chaos poussiéreux. Dans les cris, dans la vie. Ma part ancestrale est propulsé soudainement en pleine lumière dans l'avion Tunis Air. Les autres voyageurs me sourient, il y a cette douce connivence que chacun d'entre nous ressent, on revient au pays. L'avion atterri dans cet immense désert de toits terrasses et de maisons jamais finies, ville déconstruite, Tunis. L'aéroport de Carthage n'a pas changé, la première image qu'on voit de la Tunisie, les palmier dans le ciel bleu et aveuglant, ce soleil en pleine face et ce parking vers lequel on se dirige, ces voitures de seconde main, ces voyageurs aux paquets en plastique, aux grands cabas Tati, ces familles, ces Tunisoises en jean bottes de cuir au rictus blasé, sac de marque contrefaçon au creux du bras. Je retrouve Papa à la sortie des voyageurs, Maman est avec Sabrine. Sabrine, ma cousine-soeur, née quelques semaines après moi, mon double dans toute mon enfance, l'acolyte de tous mes étés. Sabrine, assise, enceinte, la bague au doigts, les yeux mouillés. Elle me serre dans ses bras, on se touche, laisse moi te toucher, te réaliser, te sentir. Toi non plus tu n'as pas changé. Tu es toujours cette demi portion et quand je te regarde, je nous revois il y a des années.

Peut-être une décennie.
Viens, nous allons passer la nuit à nous parler, cette nuit affreuse et étouffante dans laquelle je ne peux pas respirer, j'ai trop chaud, mon autre moi veut rentrer à la maison, en Belgique, là où il fait moins de vingts degrés là où les gens ont l'air civilisés. Mais non, on passera le soir dans l'ancien petit lit deux places de mes parents, avec des souvenirs que nous sommes bien les seules à connaitre : la blague de M'barka qui nous a fait si peur dans les toilettes, les jours où l'on disparaissait toute la journée entres les oliviers, les après-midi sans sieste dans le salon de Papi, les canapés à fleur sous lesquels on collait nos chewing gum, notre enfance entière à nous retrouver chaque année, un peu différentes mais pas vraiment changées. On se regarde ce soir dans la nuit noire, au loin l'appel à la prière retenti, je vois tes grands yeux noirs qui brillent fixés sur moi, et oui le temps de l'insouciance est fini même si on a pas encore vieilli. Je regarde ton ventre arrondi, ce cœur nouveau que je sens contre ta peau, cette vie qui palpite, je le regarde toute la nuit mon autre, cette pièce immémoriale qui se joue, cette nuit, la nouvelle vie. Elle me dit toi aussi bientôt, et je ferme les yeux. Moi aussi, oui, bientôt, le désir est primitif, j'enserre ma matrice vide de mes deux mains. Moi aussi, bientôt, oui, inch'allah, ils auront presque le même age. Se connaitront-ils comme je te connais. Je sue dans le soir, tu me manques. Je ressens ce vide, puissant et silencieux. Les autres nuits sans toi seront pareilles, abandonnées.


Ce voyage est un retour en avant,
avant que le monde ne s'écroule.

Je m'émerveille devant cette maison que je ne connais pas, ce jardin luxuriant, ces rosiers qui continuent de fleurir en hiver. Ce jasmin qui pleut sur la terrasse. Ces escaliers en marbre. Je m'émerveille encore et mon cœur lui se serre. Reviendrons-nous. Je regarde ce village, mes genoux contre la tombe de Mima, ce petit trou dans la pierre pour abreuver les oiseaux, ce silence à la fois paisible et inquiétant. Les yeux bruns sombre de cet enfant. Reviendrons-nous? Je n'ose pas vous poser la question, vous qui êtes si contents de me voir, vous qui me dites: ici aussi, c'est ta maison. Je souris et mon cœur lui se serre. Résisterons-nous à ce monde qui s'écroule. Tu débarques à l’aéroport une semaine plus tard, il fait une chaleur accablante entre les palmiers, je suis comme une enfant, joyeuse et excitée, fixant chaque voyageur, discutant allégrement avec des inconnus car "le vol d'Ankara est en retard mais celui de Hambourg est bien arrivé". Ton visage dans cet univers inconnu, je souris, voici mon ancre. Qu'avais-je hâte de marcher avec toi dans cette ville inconnue et tellement connue en même temps, hâte de nous perdre dans la Goulette, de manger les beignets sucrés de la Marsa, de regarder les petits bateaux de pêche dans l'eau sale, de prendre la ligne TGM en deuxième classe. Les gens sont beaux et tristes. Six ans après je ne retrouve que leur souffrance, leur résistance après une révolution de guerre lasse, leur fatigue. Il n'y a plus d'espoir ici, seulement la peur des jours qui arrivent.

Tu ne prends aucune photo? Non, je n'ai pas envie de me souvenir. La mer est belle et déchainée mais il y a encore l'odeur du sang. Peut importe les morts, nous louons des transats sur la plage vide. Je me souviens du port gouillant la nuit de touristes, de faux charmeurs de serpent, de chameaux domestiqués, de vendeurs de jasmin. De la musique qui retentissait à tous les cafés, tous les restaurants. Des familles qui déambulaient le soir après le sable, la sueur, la douche fraiche, le diner à l’hôtel. Ils ont gagné, ici, tu vois. Ils ont gagnés ces terroristes. La Tunisie s'est vidée de sa substance, il ne reste que ces jeunes hommes bruns qui nous haranguent pour faire un tour en calèche. Que ce monsieur qui pleure en louant ses transats. Que le silence assourdissant dans les rues désertes de la station balnéaire.

Adel pleure comme un enfant la veille de notre départ. Je reste dans le silence cette fois si paisible sur le marbre froid de la terrasse, les yeux plongés dans les rosiers blancs, les bougainvilliers de toutes les couleurs, les lauriers. Ce jardin clos et rassurant, comme à l'abri du monde. J'aimerai rester ici loin de l'Europe, loin de l'avenue des Arts, loin de la machine économique, loin de Bruxelles la pas si belle. Je pleure dans la nuit parce que voilà, je m'étais habituée finalement à l'appel à la prière, même si au début je faisais de mauvais rêves où l'on se réveillait au milieu des islamistes. Je m'étais habituée à découvrir votre jolie demeure, toutes vos économie dans ce petit paradis. Je n'ai pas compris à quel point c'était beau de nous voir réunis tous les quatre sur la terrasse aux jasmins, tous les quatre cahotant dans la Peugeot entre les hauts plateaux. Je n'ai pas compris à quel point je vais m'en souvenir encore longtemps.

Comme ce matin où papa et moi nous étions tous les deux dans le cimetière de Khalsa, deux âmes réunis, un seul sang sur les pierres. Je regarde le carré de pierre blanche qui abrite Mima, sur la colline des petits chardons, de l'herbe sèche, des petits scarabées. Il me montre les tombes de tous mes ancêtres et là tu vois je sais enfin d'où je viens. Je ne lui dit pas mais je sais qu'un jour aussi il sera là. Je serai peut être là aussi un jour. C'est une belle terre pour mourir tu vois. Presque aussi beau que d'être rendu à la mer, presque aussi beau que de m'emmêler avec toi, atomes contre atomes. Je plonge mes deux mains dans le sable. Il sent l'océan d'autrefois.

Et comme dans mes rêves, nous récoltons les fossiles. Tu as l'air dans ton élément si loin de ton pays. Tout le monde est joyeux de mettre la table, de faire cuire le méchoui dans le grand four à pain, d'allumer le kanoun. Papi est toujours assis sur son banc entre l'épicerie et la poste, le reverrais-je ? Je l'embrasse encore et encore, il sent l'air frais et son burnous est toujours le même en grosse toile brune. Te reverrais-je ? Mon cœur se serre à cette dernière nuit.

Quand reviendrais-je?
Vous reverrais-je. Serons-nous encore vivants.

Enta Omri

23 septembre 2015 Comments Off

Wezembeek-oppem, pas loin de dix degrés


Voilà l'été est parti, c'était un été comme on en fait pas souvent, inexistant. Est-ce ça vivre dans les pays du nord? Je ne me souviens plus des soirées au dehors à refaire le monde, je ne me souviens plus des tapis qu'on déploie sur le sol pour se coucher sur le brûlant coton, je ne me souviens plus des robes de soie, des lumières qui scintillent. Mais je me souviens encore de l'odeur de la mer, de ta peau salée, du bonheur intense de plonger au large, tête la première dans ce bleu marine sans hésiter non, je n'ai pas peur de ce fond noir et envoutant, je n'ai pas peur de l'inconnu la vie tu vois c'est pas seulement payer ses factures et puis mourir, non. La vie tu vois, c'est foncer sur les routes sur la motocyclette, c'est apprendre à conduire un bateau, c'est marcher le long des rochers, c'est se piquer les pieds, c'est nager jusqu'à en avoir mal aux bras. S'entendre respirer entre les poissons. Entendre ce cœur qui s'emballe dans le noir. La tête dans les étoiles. Le cœur, oui le cœur à flots de déraison.

Je ne me suis jamais souvenue de l'été en Belgique. Je me souviens du printemps, de ces bourgeons dans le jardin, des averses qui font verdir les prés, je me souviens de l'automne tantôt triste tantôt chatoyant de couleurs, des grosses araignées qui envahissent la maison, des cèpes que l'on cueille dans les bois du Brabant. Mais l'été, non, je ne me souviens pas. Il a déjà fait chaud, oui, mais c'est une sorte d'été que je ne connais pas, on reste sur la terrasse la nuit en petite laine, on bat le bitume de nos pieds calleux, on prend le petit déjeuner quelques semaines en terrasse, avant que les matins ne deviennent trop frisquets.

L'été n'existe pas ici. On devrait nous le dire. C'est l'info la plus importante, finalement oui il pleut parfois, peut être plus ou moins qu'ailleurs, mais il n'y a pas d'été tu vois. Quelques nuits où on étouffe sous les poutres de bois, quelques jours où il fait plus de trente degrés et là tout Bruxelles est à la mer du nord. Ils prennent le train pour Ostende, Koksijde, la Panne. 

Mon cœur est à l'été sauvage et agressif de mon pays.
Il me dit: ce n'est pas ton pays, tu n'en parles pas la langue.
Et si je te disais que cette langue est une autre, que cette terre est une autre terre, que c'est une langue de son et de saveurs, une langue primitive, la toute première des langues. Leur langue c'est leur peau, leurs lèvres qui m'embrassent. Leurs étreintes, mes premiers souvenirs. Leur mains qui me caressent, calleuses, noircies par le four à pain, le soleil, les champs, mon premier souvenir. Leur odeur de cumin et d'ail, de thé fort, puissante, animale, mon premier souvenir. Leur amour inconditionnel, leur musique, leur chants. Leurs cris, mon premier souvenir. Comprendras-tu. C'est mon pays, indéfectible. Aucun été n'est comparable, pas même l'été civilisé de la Toscane, pas même les beaux villages de la Provence, non, c'est mon été indéfectible. Bruyant à cause de toutes les musiques de mariage et les youyou qui empêchent de dormir, l'appel à la prière qui perce dans la nuit, sale à cause des égouts à ciel ouvert, des remontées dans la chaleur, l'été des chiens errants, l'été de la misère.

Où la terre des promesses dont on parlait, dis moi? Plus je vieillis plus le refuge se trouve dans mes souvenirs.









Chouffou Ma Sar

7 juillet 2015 Comments Off


Wezembeek-oppem, dix-neuf degrés


Cet été est littéralement chaotique, certains jours il pleut sans discontinuer, et d'autres jours une chaleur étouffante s'abat sur le bitume et grille les plantes déjà pourries par la mousson de la veille. Est-ce que c'est maintenant le réchauffement ? Ou est-ce que l'hiver prochain durera trente ans, on ne sait pas vraiment. Mais ça sent mauvais sur cette planète, peut être que c'est déjà complètement métastasé.
Je rénove ma maison et refait mes pavés sans penser à demain,
Nous ne sommes que des fourmis tu vois.
Nous avançons dans le néant, nous franchissons sans cesse des obstacles invisibles.
Nous nous aimons tous beaucoup, et si peu à la fois. 

La plus belle et la plus difficile

4 juillet 2015 Comments Off

Porto Azzurro, vingt degrés

L'été est arrivé au mois de mai, quand nous avons rempli consciencieusement la Skoda rutilante de nos cartons pâtes, guirlandes, origamis une vraie papeterie, valises, crèmes, cheveux, corps et âme, livrets de messe, icônes, nous partons en pèlerinage oui, nous partons en pèlerinage pour la vie. Juste au dessus de l'amoncellement de sacs, pochettes, chaussures, délicate, j'ai déposé ma robe de mariée enserrée dans sa housse, précieuse pour si peu de temps. 

Je me vois vivre avec empathie. Je regarde cette fille qui évolue sur la plage, ce sourire, cette rose montée sur mélancolie, je caresse mes pétales en leur demandant dans un murmure de ne pas trop vite vieillir. Nous nous retrouvons tous sur l'île d'Elbe, vous, nous, tous ensemble le long de ce soleil aveuglant, de cette nature immense, de ces eaux transparentes, j'ai voulu de la beauté à en couper le souffle, j'ai voulu qu'on s'en aille, car c'est un peu des vacances du moins pour tous ces invités, en apparence.

J'ai voulu revenir, ici. C'est l'Italie que vous avez quittée par le port de Naples, c'est l'Italie l'éternel pays finalement de notre trio familial. Souviens toi: Gènes, le petit port, les trattorias où on mangeait la pizza aux anchois, les vacances de Pâques dans la campagne romaine, le vieux matelas qui s'enfonçait le bouillon de poule de Nanelle, le dos bossus de mamy Pépina qui donnait à manger aux lapins, la morsure du chien. Et puis les chansons. Toute ma vie restera une succession de tes chansons napolitaines. 

L'Italie, c'est nous trois, et la mémoire des morts avec.
Leur visage énigmatique des photographies, leurs départs, leurs décisions étranges qui me font exister, les questions que je pose : à qui est-ce que je ressemble, finalement? Qui était-il cet homme si élégant, cet homme qui n'avait pas besoin de quitter Naples, cet homme qui avait déjà une femme et un enfant. Qui était-elle cette femme au visage si doux, pourquoi a-t elle fuit Florence pendant la guerre. Qui êtes-vous? C'est aujourd'hui avec ma robe et mon voile de dentelle, aujourd'hui que je regarde mon visage au seuil de ce passé énigmatique. Je n'ai jamais rêvé de ce moment, mais qu'est-ce qu'il est beau d'être dans un nid fait de bras aimants, de regards, de réconciliation, de résurrection, de pardon.

Et me voici embarquée dans la plus difficile et la plus belle partie de l'existence. Elle commencera sur l'île d'Elbe dans ce village aux ruelles pittoresques.

Elle commencera dans ce froid et ce soleil fuyant de la mi-mai.
Papa tremble un peu en m'amenant jusqu'à l'autel
Je n'ose pas le regarder.
Je n'oserai pas vous regarder tous les deux de peur de me dévoiler devant cent dix-neufs inconnus.
Sommes-nous donc en route pour le bonheur?
Quelle fragilité.

 

Le temps des fiançailles

29 mars 2015 Comments Off



Le vent balayait tout les ponts du bateau et la nuit était déjà tombée sur la mer méditerranée.
La nuit était déjà tombée de partout en moi depuis cette macabre découverte.

C'était arrivé de manière insidieuse, les premiers jours je ne pensais à rien, ce cadavre me faisait presque rire avec son crâne lisse mangé par les insectes, cette main putréfiée avait dans mon souvenir l'air d'une marionnette. Le lendemain, j'ai essayé ma robe de mariée, nous rions, Olivia et moi, nous sommes dans le rose bonbon du boudoir si féminin du magasin, la traine est longue, la dentelle délicate, le temps est au beau fixe, en apparence, le temps est magnifique, c'est le temps des fiançailles, le temps de la jeunesse, le temps de la vie éternelle. Dieu est partout aussi, chaque dimanche est solaire, je suis une future mariée de l'an dix, je suis cette figure intemporelle de la félicité, je suis la fiancée. Pourtant depuis le jour du cadavre, il s'est passé quelque chose d'étrange, une expérience quelque peu inquiétante. Je me suis adossée au mur de l'immeuble boulevard du Triomphe, "putain c'est pas possible c'est un vrai macchabée je te dis. C'est un vrai" on est pas dans Les Experts Miami, on est à Auderghem, il pleut, j'ai pas pris mes papiers, et j'entends de moins en moins lointaine la sirène des policiers. 

Je dormirai mal ensuite. Puis ça ira de pire en pire. Je me réveille au début au beau milieu de la nuit, puis finalement je ne m'endors plus aussi facilement. Le monde devient soudainement cotonneux, mou, j'ai perdu toute sensibilité, les messages d'amour ne m'atteignent plus ni le matin ni le soir, je n'ai plus envie de rentrer nul part, je n'ai plus envie ni d'habitat, ni compagnon, ni animal, ni ami. Je veux rouler à l'infini, je veux rester dans ma voiture et me laisser bercer par le moteur, par mes mains sur le volant, mon pied qui accélère. Mon cœur qui se serre. J'ai soudainement besoin d'extrême pour simplement ressentir. Ressentir que je suis vivante, que mon sang bat aux temps furieusement, furieusement me débattre, boire jusqu'à vomir, coucher avec n'importe qui, outrageusement vivre. 

Je ne fais rien de tout ça, j'y pense et ça me ronge. 
Il y a d'un coup une dichotomie entre ce que je ressens, ce que je veux, et ce que je m'apprête à vivre. J'y pense la nuit et je réalise que tout ça a commencé au lendemain du cadavre, doucement. C'est venu doucement s'infiltrer en moi, se nourrir de quelque chose qui bout à l'intérieur de chaque ancien enfant qui est persuadé que sa destiné à lui sera différente. En vérité nous sommes les mêmes: nous espérons toujours, même si notre vie n'est qu'un battement d'aile dans l'océan du temps.

J'ai fini par ne pouvoir plus écouter que de l'Opéra, comme si cette musique était le seul langage que je réussisse à comprendre, ou qui me comprenne, je ne sais plus. J'ai aussi fini par rentrer de plus en plus tard, j'ai fini à ne plus aimer que la nuit et le silence. Rien n'a plus aucun intérêt que de me retrouver au bar à boire de la Corona avec mes collègues, à vouloir être libre, à vouloir être une femme forte de solitude, de hargne, une femme dans la tempête. A vouloir être au seuil de mon adolescence, ressentir le tremblement du cœur à son premier baiser, ressentir la folie de la découverte d'une autre personne, ressentir le froid mordant de la première neige, la douleur de la première blessure, la douleur de la perte. Ressentir la fureur de revivre et de se battre.

Il fait tout noir tu vois, et le pont de ce bateau-vie tangue dangereusement. Le vent s'est levé avec la découverte dans le buisson, on s'y attendait pas. Là où je croyais n'être que sur un fleuve tranquille, je suis en vérité au beau milieu de l'océan-monde, sur un radeau de bras multiples, vos bras, maman, papa, les bras de mes ancêtres, les bras de mes amis. Nous sommes dans les rafales, mes bras et moi, les vagues sont gigantesques, elles se lèvent immenses et s'abattent en un coup sur le ponton mais je maintien le cap. Je vais me retrouver. Ce n'est pas moi cette fille au cerveau emmailloté, j'ai combattu plus grands orages, et je connaitrai un jour de bien plus grands typhons. Ce n'est pas moi cette fille qui se délite sur le bord du chemin. Je lutte dans la mer déchainée, le sel râpe ma peau, mon radeau de chair est plein d'eau. Mais je maintiens le cap. Le doute est mon ami, il me permet toujours de finir par réinventer ma vie.

La veille de notre départ pour l'Italie, je n'avais plus envie de rien. J'étais échouée avenue Marie-Josée, ses préparatifs de mariage en Toscane ne me disaient plus rien. La beauté des pins parasols à flanc de colline, le silence sublime des montagnes, l'eau transparente de la mer, le romarin, les fleurs sauvages, ça ne me disait plus rien. Le bonheur de notre union ne me disait plus rien non plus, je préfère rester ici, entre mes bâtiments, sur mon bitume, mon ciel blanc-gris si bas, mes véhicules, ma pollution, mes luminaires, mes signalétiques, mon acier, mes chantiers, mes communications téléphoniques, ma virtualité. Mais je t'aime toujours.
Dans la tempête, dans le noir de mon cerveau, je t'aimais toujours, je n'avais seulement plus envie d'épouser qui que ce soit.

La veille du départ, je ne dormais plus du tout. C'était fini, le sommeil avait définitivement abandonné ma terre stérile comme un soleil fuyant. J'ai regardé autour de moi entre les vagues, mon petit bateau mental s'est échoué quelque part sur une île toute sèche et inhospitalière dont j'ai contemplé le vide toute la nuit. Il est peut être temps de parler à quelqu'un, alors je t'en parle à demi mot, tu vois cette histoire de macchabée et bien ça me travaille. Nous embarquons dans la cabine pressurisée, mon corps est séparé de moi, je me regarde bouger entre le duty-free, les départs, les arrivées, la voiture, le roulis lent du petit ferry.

Arrivés au port de Piombino le soleil décline doucement, c'est presque la fin du voyage. Je vois pour la première fois l'île d'Elbe en hiver. Je l'avais imaginé bien moins belle, elle est encore plus majestueuse avec ses montagnes qui s'élèvent dans le froid et le noir, la mer est dentelée de vagues levées par le vent, les nuages laissent passer des rayons fantomatiques et intrigants. Je retrouve le paysage dans lequel je me débat depuis des semaines, littéralement: voilà le ferry qui tangue sous la houle, la nuit est brutalement tombée et le bateau est presque vide, c'est le dernier voyage de la journée. On s'enfonce inexorablement sur l'eau, je suis d'un coup surexcitée comme un enfant: Voilà c'est ici qu'on essayait de m'emmener! Depuis des semaines, depuis des semaines ces éléments qui m'enchaînent, ce combat à l'intérieur, cette incompréhension. Et c'est ici que devais aller.

Les ponts sont glissants, mes mains agrippent de toute leur force le garde-corps tout sale, il se met à pleuvoir. Je bois la pluie toute langue dehors, je la reçois sur mon visage comme un baptême de nouvelle ère. C'est ici que tu voulais me faire venir, toi. Qui que tu sois. En une fois je comprends. Je tourne la tête et celui que j'aime est là, il m'accompagne sous le délire du ciel, sur ce ferry qui n'en peut plus de naviguer, il est aussi sur le ponton, nous sommes bien finalement tous dans le même bateau, même si la mort est partout. Je me revois la nuit passée sur mon radeau, je croyais défier la mort et la vieillesse, le temps qui passe et me dépasse de plus en plus, je croyais que vivre c'était essayer de tout de nouveau ressentir, je croyais que vivre c'était surtout de ne rien essayer de construire.

Mais, le temps des fiançailles, c'est aussi le temps de la mort. La mort de l'enfance, la mort de la jeune fille qui trainait sur les quais du Rhône, la mort de la fille qui attendait au café La Gargouille des heures durant des rêves qui ne venaient jamais, la mort de la fille qui jouait dans la petit square rue de la Perralière, qui rêvait d'avoir un jardin. La valeur de la vie, c'est bien cet amour qu'on nous a transmis et qui nous fait tenir sous la houle, les autres qui nous arriment, nos autres comme une ancre gigantesque plantée dans l'océan.

Je te regarde et je sais.
Je m'agenouille ici sur le ponton glissant dans la bourrasque de la nuit.

Dans l'orage comme dans l'accalmie, dans la nuit noire comme au zénith, dans la faim comme dans l'abondance,
veux-tu être mon ancre ?





11 février 2015 Comments Off


Les collines sont nappées d'une brume blanche à l'aube, parfois ça ne part plus, elles sont baignées comme ça, auréolées de fumées, de lumière, couronnées de petits oiseaux noirs. Ces collines ont l'odeur des montagnes mais leur terre est dorée, car c'est là que le soleil s'est endormi, ici, entre les ruines romaines et quelques oliviers. C'est l'hiver sur la Méditerranée. 
Ici les vergers sont vivants même en janvier, il y a de gros arbres aux feuilles patinées comme du cuir qui donnent des fleurs blanches si parfumées qu'elles deviennent impossible à oublier. Puis arrivent des baies rondes, jaunes et juteuses comme des soleils, ce sont les néfliers
C'est une saveur que l'on ne sait pas oublier. C'est celle du verger d'hiver, celui des arbousiers qui fleurissent toute l'année, c'est le jardin qui ne s'endort jamais. Quand le reste du monde attend sous la bourrasque, ici la pluie nourri les lits des rivières enfouies, les steppes se couvrent de mousse, de jasmin rosé, de chèvrefeuille et de laurier. Il y a des millénaires, les Oueds étaient des océans, il n'y avait pas d'hiver. Il n'y avait que les vagues, le roulis de la mer et la botanique mystère des fonds marins, sans aucune saison ni rien. Alors on cueille des coquillages fossilisés,  et des coléoptères ambrés.
Sur les toits plats on empile des tapis tissés comme autant de couvertures bigarrées. Il fait froid mais l'on dort dehors, peut importe le gel, mes pieds sont peut-être glacés mais mon cœur est si chaud de me sentir vivante. Entendre cette nature, m'en éprendre. Les chiens se blottissent contre moi, les enfants ont les petits cheveux collés au front, il n'y a que l'odeur rassurante du thé fort et sucré, du pain dans le four à pierre, des amandes grillées. Se nourrir, respirer, saisir.

Saisir dans le froid cet hiver sans lumignons, sans festins, seulement le silence des beaux matins, le rythme constant des troupeaux qui vont et viennent sur les chemins. Parfois un autobus se perd entre deux villages, alors les fruits des cactus sont comme des lanternes qui rougeoient dans le soir.

Quoi que ce soit

28 janvier 2015 Comments Off

La nuit je me réveille beaucoup, les mains tremblante, pleine de cette excitation de vie là qui me prends à la gorge comme lorsque j'avais dix-sept ans. Cette pulsion de vie là. J'ai réalisé à quatre heures du matin, en pleine nuit dans ce clic clac brun orienté sud-ouest, dans cette campagne accrochée à la ville qui revit dans le noir, dans le bruit des petits rongeurs, des oiseaux gris, du matin qui arrive, j'ai réalisé à quatre heures du matin d'où venait cette excitation d'angoisse, de fin, de non avenir imminent, de déclin. C'est qu'il y a quinze jour je marchais le long du chemin de fer derrière le boulevard du Triomphe, je faisais mon travail, je grimpais dans l'air froid, je détaillais ce bâtiment nouveau en portefeuille, intriguant. Mon regard s'est arrêté dans un bosquet, ce que j'ai pris pour une poubelle, un conglomérat de déchets, était un grand cadavre. Son crâne était tout nu, les os des jointures de ses mains polis depuis plusieurs semaines, sa mâchoire grande ouverte comme un grand cri silencieux dans le jardin arrière. Ses jambes étaient coupées, rouges, vertes et brunes, camaïeu intriguant. Il était habillé comme n'importe qui avec un polo noir et une petite chemise. Mais ses jambes étaient coupées et sa peau partait en lambeaux, 
et il criait dans le silence.

Mon esprit ne percutait pas, j'ai dit à M. mais non ce n'est qu'une poubelle tu vois. Ce n'est qu'une poubelle, nos yeux sont mystifiés par notre quotidien absent d'horreurs, nos bras pleins de chairs bien à leur place, les veines battantes, les bouches chaudes, quand je t'embrasse, quand je te dis à ce soir, passe une bonne journée, ne reviens pas tard. Nos yeux sont mystifiés par le bonheur. Et lui il gisait là sans sépulture, les mains repliés, la face sans visage et pourtant pleine de douleur. La police est venue, puis le parquet, tout à été bouclé, on a été entendu, analysés, auditionnés. La journée prenait un autre tournant qui ma foi sortait de l'ordinaire grâce à cet inconnu mutilé caché à l'arrière.

Puis j'ai continué depuis quinze jours ma petite existence; comme si de rien n'était. Mais depuis il y a cette sorte d'excitation de vie, d'angoisse, j'ai peur et je jubile. C'est comme un premier amour. J'aimerai courir pour me rattraper. Me secouer des deux mains pour ne pas tout foutre en l'air. Je m'agite à l'intérieur de moi comme un derviche tourneur, je me retourne _ai-je fais des mauvais choix ?- je souris et je pleure en même temps. Il n'y a personne a qui parler ici. Ici c'est le boulevard du Souverain, puis Wezembeek-oppem, puis rien. Les lieux sont limités, les gens aussi, le quotidien est toujours le même, ça doit me convenir.

Nous sortons boire des ramées blondes avec ma nouvelle équipe. X. me dit que je dois apprendre à canaliser ma séduction. Qu'il na jamais rien vu de pareil. Tes paroles me rassurent et me rendent amère, toi qui est comme un père ma foi un peu incestueux, adultère.
Je dis que séduire est un jeu, tu souris, tu parles de la jeunesse, des chiens fous, des moments d'égarement _quand s'égare-on, peut-on se perdre définitivement, dis moi. Après-tout, la vie n'est un jeu intéressant. Je n'oublie pas tes paroles je les enterre en moi. Je reprends ma voiture, un peu grisée, un peu triste, encore cette excitante anxiété de la vie qui pousse, de la vue du cadavre, de la vie qui passe vite, de la faiblesse humaine. De ce que je crois connaître, de ce que je crois que je suis, de cette femme que je crois être. De tout ce que l'on tente de se convaincre sans entendre cette fois au fond de nous qui dit : Crée, renaîs-toi toi même. 




Mourir debout

8 janvier 2015 Comments Off


Il est six heures du soir dans mon bureau doré.
Il ne neige plus, il y a comme une odeur de félicité de partout, de retour de congés, on se bidonne lourdement à la machine à café le ventre plein de saumon fumé. C'était le début d'une année où nous nous pensions invincibles, simplement spectateurs de la désolation, la peur juste sur l'écran de la télévision, à des kilomètres de notre chariot plein de courses, de nos afterwork, de nos happy hours. Aujourd'hui l'heure est sombre. Tout d'un coup la nuit est tombée, le danger s'est ramassé à nos portes, tapi dans l'ombre, mouvant, insaisissable, voire incompréhensible.

Ma tasse de café a tapé sur le coin du clavier, puis quelque chose à l'intérieur de moi est mort, sans crier. A Bruxelles, il ne s'est rien passé, les voitures ont continué leur ballet sans souveraineté, je suis restée longtemps dans un embouteillage à simplement pleurer. Je n'ai pas peur, tu sais. Tu sais j'ai regardé ces foules se rassembler comme un seul pays de part le monde entier. Cette foule qui dit comme un seul homme: je suis l'Humanité. Nous nous pensons toujours invincibles, jusqu'à ce que cette lance se plante au cœur de toute notre grande philosophie. 

Alors je marche. De la gare du Midi jusque Gare du Nord, et dans le monde entier, nous marchons tout fronts dehors pour nous lever contre l'obscurantisme. Nous marchons dans le froid les doigts gelés pour rendre hommage dans la plus simple humilité à ceux qui le combattent, hier, aujourd'hui et demain. Nous marchons pour rester debout, et pour rester en vie. Je hurle à l'intérieur de moi que je préfère mourir que de ne pas pouvoir m'exprimer, exister.
Ce soir, je suis tout le monde.
Je suis toutes les langues, tous les alphabets.
Toutes les bouches, tous les bras levés
Toutes les mains calleuses, les pieds fatigués.

Plutôt écrire toute la nuit que me taire à jamais.

m.a.m.a

29 décembre 2014 Comments Off

Clic clic clic des réseaux, numérotation.
Bip bip bip de l'intersidéral, une voix.
Mon cœur se pend au bout d'un fil, glisse dessus comme une araignée supra-légère, habile, se téléporte dans un vortex infini, et juste au bout de la ligne, toi. Et mon aorte agrippée à cette onde, maman. Silence brouillé, recherche de satellite, connexion au cordon. Filiale, intense, voilà:  quelques secondes, voix dans la voix _à défaut de main dans la main_ maman es-tu vraiment là?

Les années passent sur ce rythme-là de logiciels, de est-ce que tu m'entends, de est-ce que tu m'écoutes, et de ça va couper,_ un jour ça coupera pour de bon. J'ai peur d'entendre au bout du compte ce vide complet et abyssal de ta réelle absence. La mort chez nous, c'est simplement ce numéro qu'on ne peut plus composer du tout.

Nous nous revoyons en hâte, il y a tellement de choses à faire, tellement à dire, j'ai soif de face à face, j'ai soif de tendresse, nous parlons de mariage, de chants napolitains, c'est un Noël étrange et plein d'espérance, c'est l'aube d'une ère maintenant bien différente. Mais je ne suis qu'un enfant sur le rivage, toujours heureuse de te revoir et malaisée à la fois. Le temps passe dans ce supra électronique qui nous facilite la vie, tout en éteignant doucement notre coexistence. Je ne suis qu'un enfant sur le rivage, déjà fatiguée de ces documents qui s'emmêlent, des rendez-vous manqués, des on s'appelle oui appelle moi, je vais bien ne t'en fait pas. Je cherche mes mots, je balbutie, je remets ma mèche de cheveux devant l'écran, mes yeux, la caméra, mes yeux qui n'arrivent pas à te fixer, est-ce qu'il faut regarder l'écran ou l'objectif ? J'ai soif de réalité, mais nos jours passent si vite. Peut-être que dans le lointain cosmos nous ne sommes pour d'autres que d'insignifiants papillons de nuit.

Nous nous affairons, il neige sur Bruxelles, la voiture patine, les arbres sont galamment gansés de blanc, tu as froid ici. Je me sens mal à l'aise de redécouvrir ton corps, retrouver vos faiblesses, je voudrais ne plus sentir votre vieillesse, votre enveloppe charnelle changeante et angoissante, peut-être que c'était mieux au téléphone. Je garde nos selfies dans la mémoire de mon joli smartphone. Tu sais je t'aime, et je t'aimerai toujours, je te l'écris dans mon texte-message est-ce que tu l'as compris? Tu t'en vas pour l'aéroport et moi je garde toute mes larmes à l'intérieur de moi, je les garde pour la nuit où aucun pixel ne les verra. De quoi a-t-on parlé, déjà ? Si vite était ta venue, si brutal ce décalage entre ton absence continuelle et ta présence perpétuelle. Et je ne suis qu'un enfant sur le rivage, je fixe les assemblées mondaines, nos fiançailles légères, notre walking dinner. Sommes-nous vraiment là dans le salon, tous ensemble tout sourire toutes dents dehors. Les retrouvailles ont un goût doux amer.

Un gigantesque écueil spatiotemporel m'englobe et m’assombrit, je gémis je pleure, je nais _ ou peut-être que je meurs_ je te prends dans mes bras, ou peut être que ce ne sont que les miens qui me serrent. J'entends comme du bout du monde dans le combiné que tu as plaqué à mon oreille, la voix d'Adel qui pleure depuis la Tunisie, cette voix qui me répète "tu ne peux pas vivre seule, tu sais tu dois venir". On ne peut pas vivre sans famille. Il neige avenue Marie-José, ils sont tous rassemblés pour la crèche vivante dans le joli salon. C'est le soixante-quatrième Noël familial au numéro 119, ils chantent, nous chantons. Il neige et je pense à vos deux petits corps recroquevillés chez nous, nous attendant pour reprendre l'avion. Parfois je ne sais plus de quoi je fais partie.

Je te rends l'appareil, la voix d'Adel s'est éteinte mais ses sanglots me suivent pour la semaine entière. Tu ne comprends pas, je ne suis qu'un enfant sur le rivage, je tâte mes jambes et touche mon visage en me demandant à quoi ressemblaient mes ancêtres, à quoi ressembleront mes descendants. Je regarde ce que je suis sans savoir rien reconnaitre _ peut-on s'inventer ? _ Et toi tu décolles de Zaventem direction Saint-Exupéry, et avant de partir je te disais fièrement que ce monde est impitoyable, qu'il faut toujours se battre. En vérité je reste cet enfant incroyablement seule sur le rivage, et on se dit adieu, à bientôt, si Dieu le veut; l’année qui arrive est pleine d'espoir, et je prie que nous puissions la vivre enfin comme nous la rêvons ce soir, dans l'espérance de te sentir, de vous toucher, d'écrire.